“C’est une journée pour moi très chargée. Je m’attendais à tout sauf à ça”. D’une voix étranglée par l’émotion, René Fagnoni, ce journaliste français, grand ami de l’Algérie, arrive difficilement à retenir ses larmes devant les personnes qui se bousculent devant sa table au stand de la maison d’édition Dalimen, alors qu’il était affairé à dédicacer son beau livre Chronique des Aurès. “On voit tout de suite que vous êtes un homme de cœur”, lui dit une femme, émue elle aussi de découvrir un homme venant de l’autre côté de la Méditerranée mais qui partage tant de chose avec nous autres Algériens.  Des larmes, encore des larmes, de bonheur évidemment. La vente-dédicace se transforme en moment d’intenses sentiments que l’auteur de Chroniques des Aurès éprouve pour cette terre si généreuse et pour ses habitants dont il se sent tellement proche. René se souvient “comme si cela datait d’hier” (dixit Feraoun) de ce moment très particulier où il découvrait pour la première fois ce peuple si fier qui se battait pour sa liberté. C’était en 1958 lorsque, appelé du contingent, il rejoignait un cantonnement militaire du côté de Merouana (ex-Corneille), à Batna, dans les Aurès, ce haut lieu de la Révolution. En découvrant au fil de son séjour, dans cette région, la terrible condition sociale dans laquelle se débattait la population locale, son ressentiment contre le colonialisme n’a fait que se renforcer. C’est là que le grand amour est né entre un soldat envoyé par sa hiérarchie combattre les fellagua et une terre si accueillante, si hospitalière. Muni de son appareil photo couleur, une merveille pour l’époque, il flashe pour immortaliser tout ce qu’il voit.

Des paysans en pleine récolte, des vergers à perte de vue, des masures, de vieilles femmes en train de papoter, des enfants tout sourire malgré le dénuement, des bergers paissant leur bétail, les monts enneigés, les plaines verdoyantes… En somme, tout ce qui peut rappeler la vie dans ce bout de terre d’un Aurès enchanteur. Un trésor. Mais, un trésor qui a sommeillé durant près de cinquante ans ! Lorsqu’un ami de l’auteur, Djamel Aït-Gana, éditeur de son état, découvre les photographies en question, une seule idée lui vient en tête : publier les clichés pour les partager avec le grand public. Et c’est ainsi qu’est né Chroniques des Aurès que René Fagnoni a étoffé d’un ensemble de textes tantôt poétiques, tantôt descriptifs, mais aussi de commentaires.
Par ce précieux document historique, le journaliste nous propose un voyage à travers cette Algérie, aujourd’hui lointaine qu’il a découverte. Mais ce récit illustré, l’auteur le veut aussi comme un hommage du cœur à cette frange de la population de souche européenne qui n’a pas hésité à se ranger du côté des Algériens dans leur combat pour l’indépendance. Le Salon international du livre d’Alger (Sila) a donc constitué une nouvelle opportunité pour une nouvelle rencontre entre l’auteur et sa terre de cœur. Chroniques des Aurès, qui a été réédité chez Dalimen, après l’avoir été une première fois par les éditions Art’Kange, était donc au rendez-vous du public qui s’est montré très attentif à un témoignage inestimable non pas sur la guerre de Libération nationale elle-même, mais sur la vie de tous les jours des populations locales.
En nous faisant partager ces captures d’instants de vie d’une rareté exceptionnelle, René Fagnoni contribue, ainsi, à enrichir le patrimoine livresque dédié à une des périodes les plus difficiles, mais des plus intenses de l’histoire du peuple algérien. “Tahia el Djazaïr”, écrit-il, d’ailleurs, à la fin de chacune de ses dédicaces.